La Suisse a mal à son énergie. Si l’inquiétude et l’incertitude portent à juste titre sur le pétrole, c’est dans le domaine de l’électricité que la situation est la plus grave. Le pays est confronté à des hausses annuelles moyennes de la demande de 1% à 2%. A ce rythme, la consommation pourrait doubler en moins de trente ans.

Comment la Suisse, qui avait pendant près d’un siècle su parfaitement planifier et aménager ses capacités de production électrique, s’est-elle subitement retrouvée en situation de pénurie annoncée?
La mise en service de la dernière grande centrale, à Leibstadt, remonte à 1984. Entre-temps, la demande a augmenté de plus de 40%. Ces vingt années d’inertie sont caractérisées par la montée en puissance de l’écologie militante et des organisations non gouvernementales, dont les plus visibles, Greenpeace et le WWF, se sont habilement implantées dans les rouages de décision politiques et économiques du pays. Il est aujourd’hui pratiquement impossible de réaliser un important projet de développement industriel ou infrastructurel sans leur aval.

C’est l’opposition à l’énergie nucléaire qui constitue le point de ralliement des multiples organisations vertes. Preuve en sont les six initiatives antiatomiques fédérales lancées depuis 1978, et dont les deux dernières, en 2003, ont été balayées à 2 contre 1 par les citoyens, romands compris. Malgré le désaveu des urnes, ce harcèlement antiatomique a été couronné de succès dans la mesure où la branche électrique, faute du soutien politique nécessaire, a abandonné ses projets de nouvelles centrales (Kaiseraugst, Rüti, Graben et Verbois), dont la construction aurait pourtant écarté tout risque de pénurie et mis le pays en position de force dans le cadre de la libéralisation du marché.
Pour parer au plus pressé, il a fallu solliciter nos voisins en achetant des parts de production dans plusieurs réacteurs français. Autrement dit, nous avons exporté une part importante de notre sécurité d’approvisionnement.

Que faire?

Aujourd’hui, les regards se tournent vers la branche. Comment les entreprises électriques, engagées en première ligne sur ce délicat dossier, entendent-elles écarter les menaces à venir? La stratégie définie par Swisselectric, l’association faîtière des grandes sociétés suprarégionales, tient en un mot: «mix d’approvisionnement». Un néologisme qui recouvre l’addition de six mesures complémentaires: stabilisation de la demande, reconduction des contrats d’importation, encouragement des nouvelles sources renouvelables, optimisation de la force hydraulique, construction de centrales à gaz, nouvelles installations nucléaires.

Le succès ou l’échec de cette stratégie découlera en particulier des deux derniers points. La Suisse est un pays industriel dont l’essor suppose un approvisionnement planifiable, régulier et stable, qui ne soit pas à la merci des taux d’ensoleillement ou de la vitesse des vents. C’est dire l’importance d’une production nucléaire en ruban, qui passe par le renouvellement et l’extension du parc existant. Il s’agira de construire des réacteurs plus sûrs et plus puissants, qui pourraient être aménagés sur les sites existants.

Mais cette relance de l’atome exigera du temps. Dans l’intervalle, le gaz naturel pourrait apporter une contribution irremplaçable à la sécurité d’approvisionnement. Le cas échéant, la Suisse romande est bien placée, avec la réhabilitation de l’ancienne centrale à mazout de Chavalon, dans la plaine du Rhône. Moyennant un investissement de 400 millions de francs, cet ouvrage pourrait produire dès 2010 ou 2011 près de 2,2 milliards de kilowattheures par année, de quoi couvrir l’entier des besoins des ménages de Vaud et de Genève.

Plusieurs projets de grandes centrales à gaz sont à l’étude dans le pays. De tels ouvrages, on le sait, émettent du gaz carbonique. Cet inconvénient nécessite un gros effort d’explications et de relativisation de la problématique du CO2. L’obstacle n’est pas insurmontable, d’autant plus que la Suisse, grâce au tandem hydraulique-nucléaire, produit un kilowattheure pratiquement exempt de gaz carbonique.
Or que constate-t-on? Même avec trois grandes centrales à gaz de type Chavalon, les émissions résultant de la production d’électricité ne dépasseront pas 48 grammes de CO2 par kilowattheure de courant produit. C’est sept fois moins que la moyenne européenne (350 grammes/kWh), voire dix fois moins qu’en Allemagne, volontiers présentée comme un modèle écologique mais qui rejette près de 500 grammes de CO2 par kilowattheure d’électricité. Autrement dit, même avec une production gazière mesurée, la Suisse conservera une position enviable en termes de protection de l’environnement.

Le «mix d’approvisionnement» est une stratégie à long terme. Une fois les nouveaux ouvrages nucléaires en service, les centrales à gaz pourront être affectées à la production de pointe en complément des barrages alpins, ce qui renforcera la position de la Suisse sur le marché européen. Il y a là de toute évidence une très belle carte à jouer.

La Suisse menacée de pénurie électrique

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